Inspirations

L'autre école du lâcher-prise

Les situations dans lesquelles je me sens le plus à l’aise sont celles dont je contrôle les tenants et les aboutissants. Je donne le meilleur de moi-même quand on m’a laissé le temps de mûrir mes décisions et que j’ai pu suffisamment me préparer à tous les scénarios possibles. Ce trait de personnalité va de pair avec un sens immense des responsabilités : je n’ai jamais compris que certains n’assument pas jusqu’au bout les conséquences de leurs décisions ou de leurs actes.

Voilà sans doute pourquoi j’ai eu tant de difficultés à accepter le scénario que je n’avais jamais envisagé : ne pas avoir d’enfant. Le lâcher-prise, je l’ai appris contrainte et forcée quand j’ai compris que je ne donnerai peut-être jamais la vie. Je suis aujourd’hui face à une autre forme d’impuissance, à l’autre extrémité de la vie humaine, pas à son commencement mais à sa fin, avec le grand âge de mes grands-parents, leur santé déclinante et leur perte d’indépendance.

Leur situation s’est rapidement dégradée ces derniers mois, aboutissant à la fin de leur vie commune à la maison, mon grand-père ayant dû être placé dans un établissement spécialisé. Je leur ai rendu visite à deux reprises dernièrement.

La première visite m’a remplie d’un mélange de tristesse, d’incompréhension et de frustration.
Tristesse de voir chacun d’eux seuls à quelques kilomètres l’un de l’autre, enfermés dans leur propre corps, sans possibilité d’échanger au quotidien plus que quelques mots avec des voisins de palier inconnus et tout aussi perdus qu’eux, ou le personnel soignant qui n’a pas le temps de faire beaucoup plus que le strict nécessaire.
Incompréhension face à leur incapacité à voir la réalité en face, confinant au déni : mon grand-père parlant de rentrer à la maison, comme si une rupture majeure ne s’était pas produite, un point de non-retour, qui empêchera à jamais la situation de redevenir « comme avant ». Ma grand-mère parlant de prendre le bus pour rendre visite à mon grand-père quand elle sera de nouveau sur pied et s’étonnant, à 90 ans, de n’être plus autant en forme qu’auparavant.
Frustration de ne pas avoir su les convaincre d’anticiper leur grand âge et de faire preuve de plus de clairvoyance, pour retarder cette séparation définitive. Nous avons échoué à empêcher ma grand-mère de s’épuiser à soigner son mari, à éviter qu'ils ne se replient sur eux-mêmes et à les accompagner vers une façon de vivre à domicile adaptée à la dépendance. A présent, chacun est face à sa peine et regarde impuissant l'inéluctable se produire.

J’ai longtemps cru qu’ils ne se rendaient pas compte de ce qui aurait pu être aujourd’hui s’ils n’avaient pas été aussi entêtés. Ils accusaient l’infirmière venue trop tôt, la couverture sur laquelle ma grand-mère a trébuché, le corps médical qui n’a pas opéré assez vite, leurs enfants qui les abandonnent, les déménagements successifs qui ont précipité la maladie de mon grand-père. Mais j’ai compris récemment que les regrets les taraudaient aussi, comme leurs proches. Cependant, il nous faut nous convaincre que toute mauvaise conscience est vaine à ce stade. Peut-être valait-il mieux que mes grands-parents vivent « leur » vie le plus longtemps possible, plutôt que de vivre la vie choisie par d’autres pour eux, quitte à accepter aujourd’hui le prix à payer. Ils paient par la solitude dans laquelle ils se trouvent, n’ayant aucune famille à proximité ni aucun moyen de communication moderne à leur disposition (qui ne remplace certes pas une présence physique, mais permet de contrebalancer un peu l’éloignement géographique), par le sentiment de ne plus rien contrôler de ce qui leur arrive et de laisser d’autres décider pour eux de changements brusques et radicaux qui contrastent avec la vie tranquille, monotone et comme hors du temps qu’ils ont menée ces 30 dernières années.

Alors, lors de ma deuxième visite, j’ai pris sur moi. J’ai laissé ma raison sur le pas de la porte et offert à ma grand-mère ce dont elle avait besoin, des manifestations qui touchaient plus aux sens qu’à l’intellect : une écoute attentive, une caresse, une épaule sur laquelle s’appuyer… J’ai renoncé à lui demander d’en faire moins pour lui laisser la satisfaction de contrôler au moins son ménage. Je l’ai regardée, elle qui peut à peine marcher et ne voit quasiment plus rien, laver à la main, penchée sur le lavabo, des chaussettes qui étaient déjà propres pour mon grand-père qui n’en avait pas besoin, et préparer un repas trop copieux et trop salé que je me suis efforcée de finir. Je l’ai écoutée me raconter toute fière qu’elle avait fait le repassage à la place de son aide-ménagère pour lui éviter d’avoir trop chaud pendant la canicule. Je l’ai laissée mettre ses chaussures pour être « plus présentable » face à moi alors qu’elle avait mal aux pieds. Tout en passant l’aspirateur sur les murs et le plafond de tout l’appartement pour tenter d’enrayer la pire invasion de mites alimentaires qu’il m’ait été donné de voir, je ne me suis pas énervée d’avoir dû jeter 10 paquets de farine entamés, des beignets vieux de plusieurs mois et des dizaines d’emballages en carton vides infestés. J’ai seulement élevé la voix pour tenter de lui faire comprendre à quel point il était dangereux de se courber pour nettoyer le sol de la chambre d’hôpital de mon grand-père avec un gant de toilette, et encore plus d’emporter ce gant plein de microbes pour le laver à la main chez elle.

Prendre soin d’un proche âgé dépendant, c’est un travail émotionnellement et physiquement épuisant. J’en ai fait l’expérience pendant cette journée dont je suis sortie lessivée. Je me l’imagine aussi exigeant que celui de s’occuper d’un jeune enfant, à la différence qu’on ne peut pas toujours imposer ses choix à une personne majeure, et qu’il n’y a souvent en vue aucune perspective d’amélioration de la personne soignée, contrairement à un enfant bien portant dont on peut espérer qu’il volera un jour de ses propres ailes. À cela s’ajoute le fait que mes grands-parents ne sont pas intégrés physiquement à la vie quotidienne de leur famille, leurs enfants en particulier. Ces derniers sont contraints de faire des kilomètres et de prendre des congés pour alléger leur solitude et gérer leur prise en charge. Ce faisant, ils doivent mettre leur propre vie entre parenthèses. Ne pas anticiper sa dépendance, c’est exercer une forme de chantage sur ses proches.

Je ne pense pas que mes grands-parents aient conscience des conséquences de leurs choix. Ils sont déconnectés du réel et ne sont pas en mesure de comprendre les contraintes avec lesquels leurs enfants doivent composer dans leur vie. Ma grand-mère a pensé faire au mieux en se consacrant corps et âme à mon grand-père, sans plus écouter ses propres besoins. Je trouve que l’oubli de soi est la preuve d’un manque de sagesse : c’est croire qu’on servira mieux l’autre en s’épuisant plutôt qu’en économisant ses forces. Pire, faire abstraction de sa propre personne est une forme d’orgueil et de démesure : c’est se croire indispensable, et c’est nier sa réalité d’être humain, un animal qui a des besoins primaires comme se reposer et se nourrir. La vraie sagesse, à tous les âges de la vie, c'est d'accepter ses limites. Peut-être se cache-t-il aussi derrière tout sacrifice l'envie, consciente ou non, d'être admiré.

Ces événements me forcent à réfléchir à ma propre vieillesse : aucun enfant ne sera là pour nous assister si nous nous rendons un jour compte que notre condition physique ne nous permet plus d’assumer nos choix de vie. Logement adapté, testament, procuration à un proche dans lequel nous avons confiance… il nous faudra y réfléchir le moment venu. Anticiper, cela ne fait pas survenir les malheurs, mais cela rend les transitions moins abruptes.

En sortant de l’établissement sans âme dont les couloirs sont sans répit traversés par le son de la radio, où je laissais derrière moi mon grand-père seul pour retourner à ma propre vie, je me suis effondrée. Est-ce cela que nous offrons aux personnes âgées de notre société dans laquelle les familles sont géographiquement de plus en plus éclatées ? Il me semblait aussi avoir pratiquement touché du doigt cette fin de vie qui n’est la plupart du temps qu’une abstraction : cet enfermement dans son propre corps, ce moment de vérité, la solitude face à soi-même, l’énergie vitale qui s’en va, le désintérêt pour les passions de jadis, et ce recentrage sur sa propre personne qui permet peut-être de faciliter le passage au moment où l’on n’est plus, sans regret pour ce qu’on aurait encore pu accomplir dans le monde qu’on va quitter. Cette fin si magnifiquement mise en musique par Johannes Brahms dans son Requiem allemand, avec le psaume 39 « Herr, lehre doch mich », que je n'ai pas pu chanter à ma dernière répétition de chorale sans avoir la voix obscurcie par les larmes :

« Seigneur, enseigne-moi que mon existence doit avoir une fin, que ma vie a un terme et que je dois partir d’ici-bas.
Vois, tu as donné à mes jours la largeur d’une main, et ma vie est comme un rien devant toi.
Ah, tous les hommes, pourtant si sûrs d’eux, ne sont que néant. Ils marchent comme des ombres et s’agitent en vain ; ils amassent des biens et ne savent pas qui les recueillera.
À présent, Seigneur, à qui puis-je me confier ? En toi est mon espérance. »

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Léa

Ce que j'aime : la musique et le chant, les livres, les langues et les voyages, la montagne et plus généralement la nature, sans oublier les après-midis passés à cuisiner en écoutant la radio.

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