Infertilité

La blessure

L’infertilité m’a changée. Ce changement se traduit, notamment, par une incapacité à gérer certaines situations du quotidien : quand par exemple un bébé me sourit dans un train et que je n’ose pas m’intéresser à lui de peur d’avoir à répondre à des questions indélicates de sa mère. Ou quand l’annonce inattendue d’une grossesse au travail ou les plaintes d’un collègue au sujet de son nouveau-né me gâchent la journée. Ou encore quand je suis gênée qu’une collègue me montre tout heureuse et sans crier gare les photos de son petit-fils qui vient de naître, alors que je ne savais même pas que sa fille était enceinte.

Je suis partie récemment en vacances avec un groupe d’amies. L’une d’elles avait apporté des chansons de la chanteuse québécoise Lynda Lemay pour les écouter dans la voiture. Elle voulait me faire découvrir cette chanteuse, à raison : ses chansons sont incroyablement belles et justes, et il y en a une pour toutes les situations de la vie. Mais quand la chanson « Ma chouette » a résonné, quelque chose s’est brisé en moi et les larmes se sont mises à couler sans discontinuer. Bien que n’ayant pas vécu cette expérience, il me semble que les paroles reflètent bien ce qui peut traverser une femme dans ce moment extraordinaire de sa vie qu’est son accouchement. Et je me disais en essayant de cacher mes pleurs que je ne vivrai peut-être jamais ce moment. C’était aussi mon anniversaire de mariage, et je me rappelais avec quelle naïveté je m’étais alors imaginé qu’un an après la célébration de notre union, nous aurions « fondé une famille » (aujourd’hui, quatre ans plus tard, j’ai bien avancé car je considère que nous sommes aussi une famille complète à deux).

Parfois, je me sens prise de court, dépassée par des situations que je n’ai pas su anticiper. Tous mes mécanismes de protection se fissurent, ma blessure s’ouvre et je n’arrive plus à faire illusion. Heureusement que la magnifique mais déchirante chanson « Juste un petit bébé » ne faisait pas partie de la sélection de mon amie. Sinon, comme la femme dont il est question dans le texte, mon âme aurait explosé.

Juste un petit bébé (Lynda Lemay)

Y a un bébé qui pleure
J'me retourne et je vois
Sa pauvre maman qui meurt
De fatigue mais moi
J'le bercerais des heures
Et elle pourrait dormir
Sa maman sans couleurs
Sa maman sans sourire

Y a un bébé qui crie
Et sa mère en peut plus
Aucun biberon n'suffit
Et son cri continue
Comme une espèce d'alarme
Que je saurais stopper
En prenant le bébé
À sa maman en larmes

Y a un bébé qui pleure
Derrière moi dans l'avion
Et j'entends des râleurs
Se plaindre du poupon
Et sa maman s'excuse
Et voudrait disparaître
Pendant que le cri fuse
Au-d'ssus de la planète

Et moi, si j'étais pas
Si timide, j'irais
Le serrer dans mes bras
Peut-être que j'arriverais
Avec ma solitude
À calmer ses orages
Avec ma plénitude
Et avec mon vieil âge

J'en ai tellement bercé
Des bébés sur mes côtes
Oui, j'ai tant consolé
De ces bébés des autres
J'ai juste la bonne chaleur
Et juste les bons gestes
J'les serre sur mon cœur
Et les sanglots s'arrêtent

J'ai juste la bonne voix
La bonne respiration
Pour ronronner tout bas
La petite chanson
Qui ferme les paupières
Après quelques torrents
J'ai juste la bonne manière
Mais je n'ai pas d'enfant

Y a un bébé qui gronde
Et j'ai l'âme qui explose
J'le prendrais dans mon monde
Pour qu'sa maman s'repose
J'mettrais sa tête blonde
Dans le creux de mon cou
Sa douce tête ronde
Et je tendrais la joue

Un peu comme dans l'espoir
Qu'il me souffle un bisou
Un peu comme pour avoir
Un petit avant-goût
De c'que ma pauvre chair
Ne m'a jamais donné
Malgré toutes mes prières
Juste un petit bébé

Y a un bébé qui pleure
Ça m'retourne quand je vois
Sa maman sans couleurs
Oui, oui, sa maman sans joie
Alors qu'à mon bonheur
À jamais y manquera
Un p'tit bébé en pleurs
Enveloppé dans mes bras

Y a un bébé qui crie
Si j'pouvais, j'm'approcherais
Pour que dans toute ma vie
Y crie à tout jamais
Ou au moins pour que si
Sa mère était d'accord
Je puisse le serrer fort
Jusqu'à l'aéroport

Le temps qu'sa maman dorme
Puis qu'enfin elle sourie
Qu'elle se remette en forme
Avant que son petit
Me quitte avec les fleurs
De mon parfum sur lui
J'lui donnerais pas la vie
Mais une partie d'mon cœur.

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Léa

Ce que j'aime : la musique et le chant, les livres, les langues et les voyages, la montagne et plus généralement la nature, sans oublier les après-midis passés à cuisiner en écoutant la radio.

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