Inspirations

Lucidité

Il est souvent difficile de faire preuve de lucidité dans les épreuves et l’actuelle crise du coronavirus n’échappe pas à la règle. La France vient de prendre des décisions drastiques pour tenter de ralentir la progression de la maladie et je suis soulagée de voir que les politiques prennent enfin la mesure de la situation exceptionnelle à laquelle nous faisons face : une situation où les comportements individuels doivent s'effacer devant l'enjeu de santé publique.

Pourtant, quand je pense à mon état d’esprit d’il y a 8 jours, je dois reconnaître que je suis moi-même passée par différentes étapes avant d'accepter ce qui nous arrivait : déni (« Les médias vont-ils arrêter de nous casser les pieds en parlant sans discontinuer du coronavirus ? », « Quelle réaction disproportionnée d’annuler toutes les réunions de plus de 20 personnes ! »), incompréhension voire colère envers les gens qui dévalisaient les supermarchés pour faire des réserves.

Ce qui m’a fait changer d’avis ? De parler avec des collègues italiens qui me racontaient l’ampleur de la crise sanitaire que traverse leur pays : engorgement des hôpitaux et épuisement du personnel médical, patients (souffrant du coronavirus mais aussi d’autres maladies) qui ne peuvent plus être pris en charge, risque de faillite économique pour beaucoup d’entreprises, quarantaine forcée pour la majorité de la population. C’est parce que j’ai discuté avec eux et accepté d’entendre leur récit effrayant que je sais ce que nous risquons si nous ne ralentissons pas la propagation de la maladie en limitant les contacts entre les personnes.

Ma prise de conscience est venue progressivement. Il faut beaucoup de capacité d’écoute et de courage pour accepter de reconnaître la gravité d’une situation, quelle qu’elle soit. Notre première réaction est toujours de penser qu’il ne faut pas exagérer, qu’il y a pire, qu’on s’en remettra ou bien que cela ne nous concerne pas. J’ai fini par ouvrir les yeux quand j’ai compris que mes collègues souffraient de vivre dans un pays qui risquait de rencontrer le même problème que l’Italie avec seulement un peu de retard s’il ne mettait pas en place des mesures de prévention avant que les cas d’infection n’explosent exponentiellement. C’est parce que j’ai accepté de me confronter avec les sentiments négatifs d’autres personnes que je me suis rendue à l’évidence. Car oui, il est toujours difficile de comprendre ce que représente une épreuve quand on ne la vit pas soi-même.

Le résultat est que je viens de passer une semaine pour le moins schizophrène. D’un côté, j’entends mes collègues me donner des nouvelles de l’Italie, je vois que leurs prévisions pour l’Allemagne et la France sont en train de se réaliser, et je me demande pourquoi notre direction ne nous a pas déjà tous demandé depuis longtemps de rester travailler depuis chez nous. De l’autre, je fréquente des personnes dont le monde n’a pas encore été pénétré par le coronavirus, et qui prévoient sans même y réfléchir des voyages à l’étranger, des soirées au cirque ou des dîners au restaurant. Et je me sens prise entre ces deux mondes, me demandant comment accorder le désespoir des uns avec l'optimisme (l’aveuglement ?) des autres, sans jouer les rabat-joie ou céder au catastrophisme.

Il est souvent difficile de faire partie d’une minorité de personnes lucides et réalistes dans une masse de personnes qui n’ont pas encore cheminé vers l’étape suivante. Mais après tout, c’est une situation que je connais bien avec l’infertilité. Peut-être est-ce même mon expérience qui m’a permis de passer si vite à l’acceptation ? Être lucide, c'est faire la part des choses entre ce qui peut être contrôlé et ce qui ne peut pas l'être. Cela ne rend pas la crise plus grave, et cela permet d'être mieux préparé quand elle arrive.

Nous entrons dans l'inconnu et j’ai parfois l’impression de vivre un mauvais rêve tant la situation me semble surréelle. J’espère que la crise ne laissera pas trop de blessures béantes. Voire, malgré le drame, que cette heure de vérité où nous sommes face à nous-mêmes et à la vie que nous avons construite nous permettra d’impulser certains changements positifs. Qu’elle nous permettra de réinventer notre rapport aux autres et de découvrir de nouvelles façons de vivre ensemble. De prendre conscience de ce qui est vraiment important autant au niveau individuel que collectif. Et de plus chérir à l’avenir ce que, hier encore, nous considérions sans trop y réfléchir comme acquis.

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À propos de Léa

Ce que j'aime : la musique et le chant, les livres, les langues et les voyages, la montagne et plus généralement la nature, sans oublier les après-midis passés à cuisiner en écoutant la radio.

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