Inspirations

Incertitude

Quand la situation extraordinaire créée par le Covid-19 s’est installée, j’ai d’abord cru que mon expérience de femme infertile m’aiderait à supporter l’incertitude et à accepter de me laisser porter par les événements. Mais je constate, après deux mois de cette nouvelle réalité, que cela n’est pas si simple. La crise actuelle est inédite. Par sa globalité d’abord : si certains en souffrent plus que d’autres, elle touche toute l'humanité indifféremment. Ainsi, elle est presque l’exact opposé de mon vécu de l’infertilité, ce qui ne la rend pas plus facile à vivre pour autant. Par ses multiples facettes ensuite : la crise est sanitaire, économique, sociale, écologique, politique.

Les analyses et les témoignages sur ce que nous vivons se multiplient, et permettent en partie de rendre intelligible ce vécu. Mais il faut aussi mettre de l'ordre dans un flux continu d'opinions, autant pour trier le bon grain de l'ivraie que pour ne pas se laisser noyer d’informations anxiogènes. Parmi les écrits sur ce traumatisme collectif, j’en retiens deux qui m’ont marquée.

Le premier est une tribune du sociologue Bertrand Vidal, spécialiste du survivalisme. Selon lui, les plus grandes peurs contemporaines proviennent de l’inconnu plutôt que du risque : « Nous ne supportons pas l'angoisse de l'inédit, de ce que nous ne connaissons pas. » Cela me semble assez vrai. Là où j’habite, je ne connais personne qui ait sérieusement peur de tomber malade ou de mourir du Covid-19. En revanche, j’ai constaté avec effarement, comme partout ailleurs sur le globe, que les rayons des supermarchés étaient dévalisés. Nous sommes intolérants à l’inconnu et croyons conjurer le sort en agissant, même si c’est pour faire des choses aussi vaines que de s’assurer une autarcie de plusieurs mois en papier toilette.

Le second est un texte du romancier italien Paolo Giordano : « Si nous n’avons pas d’anticorps contre le CoV-2, nous en avons contre tout ce qui nous déconcerte. Nous voulons toujours connaître les dates de début et de fin des choses. Nous sommes habitués à imposer notre rythme à la nature, et non le contraire. J’exige donc que la contagion s’achève dans une semaine, qu’on retourne à la normale. Je l’exige en l’espérant. Mais, dans la contagion, nous avons besoin de savoir ce qu’il est légitime d’espérer. Car il n’est pas dit que se souhaiter le meilleur et se le souhaiter de la bonne façon correspondent. Attendre l’impossible, ne serait-ce que le hautement improbable, nous expose à une déception répétée. » L’épreuve que nous traversons nous fait donc réfléchir au sens que nous voulons donner à l’espoir. Sommes-nous prêts à transformer un « espoir autoritaire » en espérance, cette aptitude à l’optimisme sans poser de conditions sur le dénouement attendu ? Et surtout, sommes-nous prêts à agir en conséquence pour qu'une telle crise ne se reproduise pas ?

Ceci étant dit, l’intellect n’a pas toujours de prise sur mon humeur, qui fluctue au fil du temps. J’accueille les émotions négatives, sachant que c’est encore la meilleure façon de les apprivoiser :

Tristesse pour toutes ces vies fauchées, pour toutes les personnes isolées à qui on refuse le contact en voulant les protéger, pour les inégalités sociales aggravées, pour ceux qui perdent leur emploi.

Peur pour mes proches touchés par le virus, sachant que les complications de la maladie peuvent apparaître très vite.

Blasement face à des journées lisses, sans relief, qui se succèdent sans fin à l’identique, et des nuits où les insomnies s'invitent : un mélange de temps qui s’éternise et qui passe trop vite, qui modifie notre perception du temps et crée un sentiment non pas d’ennui mais de flottement, accentué par l’absence de perspective de long terme.

Sentiment d'impuissance face à la situation de certains de mes proches : une amie à qui beaucoup de la joie de la naissance de sa première fille a été volée, confinée à l’hôpital plusieurs jours sans possibilité de recevoir de visites, une autre proche qui part à la retraite après 40 ans de carrière sans pouvoir dire au revoir et en laissant des chantiers inachevés.

Crainte que la cohabitation permanente avec mon mari ne finisse par nous priver de la vraie joie d’être ensemble, celle qu’on éprouve par exemple quand se retrouve après le travail pour se raconter sa journée.

Fatigue de n’avoir des contacts sociaux que par écran interposé, pour des pâles et frustrantes répliques de conversations.

Désarroi de ne pas savoir quand je reverrai ma famille et mes amis, et quand je pourrai à nouveau donner un concert avec mon chœur.

Difficulté à gérer l’intrusion de la vie professionnelle dans ma vie privée, à laisser autant de place à l’ordinateur et au monde virtuel dans mes journées.

Impression que le télétravail contribue encore plus à accélérer un temps professionnel déjà bien cadencé, avec les épuisantes réunions à distance et les multiples sollicitations par mail. Conscience que cette accélération vécue par certains est contrebalancée par l'absence totale d'activité pour d'autres.

Impatience, envie folle que tout soit fini et qu’on puisse à nouveau parler d’autre chose.

Difficulté à supporter l’immobilité, frustration de n’avoir nul endroit où me rendre.

Incompréhension face aux personnes aux comportements irresponsables qui se mettent en danger et mettent en danger les autres.

Colère contre le cynisme et la bêtise de certains dirigeants.

Sentiment de décalage face à des personnes qui voient cet épisode comme un jeu, avant de reprendre la vie « comme avant ».

Sidération devant la superposition de normalité et d'extraordinaire.

Effroi devant l’impréparation de certains pays malgré les alertes des scientifiques et les différentes épidémies qui se sont succédées depuis le début des années 2000, qui ne leur laissent pas d’autre choix que de confiner chez elles des millions de personnes et de faire reposer une charge immense sur les équipes médicales déjà épuisées par des années de sous-investissement.

Frustration de voir que la mauvaise gestion de la catastrophe alimente les théories du complot, et d'assister à la victoire de l'opinion contre la science.

Peur des conséquences politiques et géopolitiques de la situation.

Doutes sur notre capacité à apprendre de la crise pour réinventer un monde qui ne créerait plus de telles épidémies en détruisant avec ignorance et arrogance les écosystèmes.

Mais j'éprouve aussi beaucoup de gratitude. Parce que nous sommes deux. Pour notre appartement confortable. Parce que nous pouvons travailler depuis chez nous. Pour la technologie qui permet de garder contact. Pour le soleil, la nature devant notre fenêtre et les promenades. Pour les moments de légèreté comme ces parties de ping-pong sur la table de notre salon. Pour la créativité humaine qui permet d’inventer de nouvelles façons de vivre ensemble, comme avec ce chœur virtuel imaginé par la Maîtrise de Radio France. Pour l’humour qui fleurit même au milieu du tourment. Pour les élans de solidarité qui pointent un peu partout. Pour la culture qui continue, grâce à de nombreux théâtres comme le Metropolitan Opera de New York, l’Opéra de Paris, la Monnaie de Bruxelles ou encore la Comédie-Francaise. Pour les évasions virtuelles auprès des arbres remarquables de France ou dans une Venise déserte. Pour les ressources de soutien qui existent, comme celles partagées par Artemise.

A l'heure où je publie ces lignes, le déconfinement a commencé en France. Le soulagement de voir certains pans de notre vie retrouver une certaine normalité s'accompagne de nombreuses incertitudes. Incertitudes qui seront sans doute nos compagnes pour de nombreux mois encore. Je vous souhaite à tous beaucoup de force pour cette traversée difficile.

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À propos de Léa

Ce que j'aime : la musique et le chant, les livres, les langues et les voyages, la montagne et plus généralement la nature, sans oublier les après-midis passés à cuisiner en écoutant la radio.

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