Infertilité

Rendre visible l'invisible

Je suis allée faire des courses en ville ce week-end. Je devais acheter, entre autres, un cahier et un cadeau pour l’enfant d’une amie.

L’émotion m’a prise par surprise :
D’abord chez le buraliste, dont le magasin était décoré pour la rentrée des classes. Des parents y achetaient des fournitures et la « Schultüte » allemande, un cornet en carton rempli de surprises offert aux enfants qui entrent en primaire. J’ai toujours aimé la rentrée des classes. J’aime le sentiment que la vie part sur un nouveau pied, qu’on remet les compteurs à zéro, qu’on peut essayer de mieux faire ou du moins différemment que l’année écoulée. Mais sans enfant, la rentrée n’est pas vraiment une rentrée : mes projets au travail suivent leur cours sans interruption. Mon emploi du temps de la semaine est le même depuis plusieurs années.
Ensuite dans le magasin de jouets, devant les jeux d’éveil et les peluches que j’aurais pu acheter pour mes propres enfants.

Ma perte est difficile à voir. Moi-même, je me demande parfois pourquoi je regrette tellement quelque chose que je n’ai pas connu. Lisa Manterfield a écrit un très bel article au sujet de cette perte invisible.

Je dois d'abord me séparer de l'idée qui m’a toujours habitée : celle d’être mère un jour. Je me rends compte aujourd’hui à quel point elle était ancrée en moi. Par exemple, quand nous avons déménagé il y a cinq ans, il était important que nous ayons suffisamment de place pour pouvoir faire de notre bureau une chambre d’enfant. Je n’étais pas la seule à avoir cela en tête puisque je me souviens d’une discussion où mon interlocuteur m’avait dit : « C’est une bonne chose que vous ayez une baignoire et non une douche dans la salle de bain : c’est plus pratique pour baigner un bébé ».

Je ne saurai pas quels parents nous aurions été : décontractés ou anxieux ? Stricts ou conciliants ? La maternité m’aurait-elle appris la patience ? Aurais-je trouvé le temps de jouer avec notre enfant ou me serais-je laissée dépasser par le quotidien ? L’aurais-je couvert de cadeaux ? Aurions-nous réussi à lui transmettre le français et l’allemand ? Quel type d’école aurions-nous choisis pour lui ? Autant de questions qui n’ont pas de réponse.

Ce sont ensuite autant de joies grandes et petites que j’avais imaginées et qui ne deviendront jamais réalité :
• Sentir l’enfant bouger en moi et le faire écouter à mon mari
• Le prendre sur moi après la naissance
• Lui donner le prénom que nous avions choisi
• Mettre mon doigt dans sa petite main
• Le voir s’éveiller au monde
• L’entendre rire
• Le regarder dormir
• Faire exploser des bisous sur ses joues toutes rondes
• Le voir faire ses premiers pas
• Lui chanter une chanson
• Jouer avec lui
• Le voir apprendre à parler en jonglant entre français et allemand
• L’accompagner pour son premier jour d’école
• Regarder mon mari bricoler avec lui, ou lui raconter des choses sur la nature et les animaux
• Lui faire découvrir les jeux, les livres ou les films de notre enfance
• L’emmener en vacances chez ses grands-parents ou ses tantes
• L’aider à faire ses devoirs
• Reconnaître dans notre enfant ce qui vient de mon mari et ce qui vient de moi
• Lui lire un livre
• L’entendre faire des remarques drôles ou étonnamment « adultes » sur le monde qui l’entoure
• Passer un après-midi avec des amis parents pendant que nos enfants respectifs jouent ensemble
• Le regarder dessiner
• Lui transmettre mon amour de la musique
• Faire des balades en vélo avec lui
• Lui cuisiner un gâteau et le laisser lécher le saladier dans lequel j'ai fait la pâte
• Le voir mettre de la vie dans notre foyer, en particulier à Noël ou pour son anniversaire
• Lui transmettre nos valeurs
• Le voir construire sa vie et devenir un adulte

Les projets se nourrissent de rêves. Il est évident que mon quotidien n'aurait pas été fait que de ces joies. Mais qui voudrait donner la vie s'il fallait ne penser qu’aux nuits blanches, aux douleurs de l’accouchement ou à la possibilité de donner naissance à un enfant qui n’est pas en bonne santé ? Un voyageur qui part explorer des contrées lointaines ne s'imagine-t-il pas ce qu'il va y découvrir des choses passionnantes, plutôt que d'envisager l'éventualité de tomber malade ou de se perdre dans un désert ?

La chanson d’Yves Duteil « Prendre un enfant par la main » donne corps à ma nostalgie. Je l'écoute parfois et mon cœur se serre.

Prendre un enfant par la main
Pour l'emmener vers demain
Pour lui donner la confiance en son pas
Prendre un enfant pour un roi

Prendre un enfant dans ses bras
Et pour la première fois
Sécher ses larmes en étouffant de joie
Prendre un enfant dans ses bras

Prendre un enfant pas le cœur
Pour soulager ses malheurs
Tout doucement sans parler sans pudeur
Prendre un enfant sur son cœur

Prendre un enfant dans ses bras
Mais pour la première fois
Verser des larmes en étouffant sa joie
Prendre un enfant contre soi

Prendre un enfant par la main
Et lui chanter des refrains
Pour qu'il s'endorme à la tombée du jour
Prendre un enfant par l'amour

Prendre un enfant comme il vient
Et consoler ses chagrins
Vivre sa vie des années et soudain
Prendre un enfant par la main

En regardant tout au bout du chemin
Prendre un enfant pour le sien

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Léa

Ce que j'aime : la musique et le chant, les livres, les langues et les voyages, la montagne et plus généralement la nature, sans oublier les après-midis passés à cuisiner en écoutant la radio.

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