Infertilité

Les mères désenfantées

A l’occasion de la fête des mères, j’aimerais relayer l’émouvante vidéo de la philosophe Cynthia Fleury qui s’adresse aux mères désenfantées. Comme toujours, elle a des mots sensibles, justes et intelligents pour dire l’indicible :
« Qu’est-ce qu’une mère désenfantée ? C’est une mère endeuillée, qui a perdu un enfant. Ce sont aussi celles qui n’arrivent pas ou ne sont pas arrivées à avoir un enfant et qui portent cela comme une tristesse et une errance infinie. Il ne s’agit nullement de dire qu’avoir un enfant est nécessaire au sujet, et encore plus à la femme, il ne s’agit nullement de ça. Il s’agit simplement de rappeler qu’un être humain, quel qu’il soit, lorsqu’il éprouve ce désir de l’autre, ce désir du même se continuant dans l’autre, cette part d’éternité, cette part de soi, la meilleure car c’est celle qui est plus vaste que nous, quand un être humain est privé de cela, il peut en perdre son propre sujet et le goût même de sa vie. C’est un dur chemin, très intérieur, très invisible, presque incompréhensible pour les autres (…). La mort de l’autre, c’est quelque chose de très personnel, de très infime, quelque chose qui n’a aucune place dans le monde. (…) A ces femmes, je leur dis : nous avons besoin de vous. Besoin de vous pour nous enseigner comment (…) s’engager pour la suite peut devenir un immense chemin, comment ne pas vaciller dans la douleur définitive. »

Être une mère désenfantée, c’est le deuil d’une vie, dans les deux sens du terme : c’est le deuil de la vie qu’on s’était rêvée, mais c’est aussi un deuil qui nous accompagne toute la vie. C’est un deuil très complexe, qu’on ne peut comprendre qu’en prenant conscience de sa particularité : une personne qui perd un être cher perd une partie de son passé, une personne qui n’a pas pu avoir l’enfant espéré a le sentiment que son avenir et ses rêves lui ont été volés. Dans mon cas personnel, il me semble avoir simplement eu droit à un avant-goût de la maternité après la naissance de ma plus jeune sœur, de 14 ans ma cadette. Je garde un souvenir ému des heures pendant lesquels je me suis occupée d’elle sans me douter que ce serait là peut-être la seule occasion qu’il me serait donnée de « materner » un enfant. Mali explique dans un article très juste que la perte d’un parent, par exemple, est une chose à laquelle nous nous préparons (bien qu’elle puisse être déchirante si elle survient trop tôt). Elle est acceptée par la société et la personne disparue laisse à ses proches des souvenirs à chérir. Mais aucune femme ayant rêvé de devenir mère n’a jamais envisagé l’absence d’enfant. La société ne reconnaît pas cette perte invisible et ce deuil d’une chose qui n’a jamais été ; pire, elle juge parfois les tourments des couples concernés futiles et égoïstes.

Loribeth a partagé le poème de Louise C. Taylor appelé « Childless Mother », qui donne à voir ce vide vertigineux laissé par l'absence d'enfant :
I am a childless mother.
There is an empty hole in my heart
Where my child is supposed to be.
Where there should be squeals and laughter
There is nothing but mind-numbing silence.
And look, there, in the corner sitting idly,
Waiting, is a child's rocker, my rocker –
The rocker that I used to sit in and imagine
Rocking my baby instead of just a doll.
And I realize, that as empty as that rocker seems,
My arms feel even heavier with the emptiness.
How can emptiness feel so heavy?
That emptiness carries my broken dreams,
My disappointments, my resentment.
Flutterby kisses never shared,
Laughter never heard,
Tears never brushed away
All weigh more than a child ever will.
There is an empty hole in my heart
Where my child is supposed to be.
I am a childless mother.

Il me semble que la magnifique et réconfortante interview que Catherine-Emmanuelle Delisle a menée auprès de la psychothérapeute Isabelle Tilmant donne les clés pour comprendre et transformer ce vide. Selon Isabelle Tilmant, une femme qui souffre de ne pas avoir d’enfants vit un « tsunami intérieur », elle est « traversée » par un « deuil sans cesse réactivé » par tout ce qui l’entoure (la fête des mères est un exemple particulièrement douloureux), un deuil « crucifiant » parce qu’il « vient la blesser au cœur de son cœur ». Elle doit déployer une « force intérieure énorme » pour « accueillir cette souffrance à l’état pur ». Au moment où la femme est aux prises avec cette douleur, il lui est « impossible de penser que cela ira mieux » un jour.
La femme est « profondément seule » dans ce deuil : le fait de « ne pas être reliée » et de « ne pas se sentir comprise par l’entourage » est une autre source de souffrance. L’absence d’enfant réel complique « la reconnaissance de la validité de ce deuil par la société ». Je mentionnerais également la souffrance provoquées par certaines remarques de l'entourage se voulant consolatrices mais qui ne sont souvent, comme l’a écrit Stephan Zweig dans La Pitié Dangereuse, « que l’impatience du cœur de se débarrasser au plus vite de la pénible émotion qui vous étreint devant la souffrance d’autrui, qui n’est pas du tout la compassion, mais un mouvement instinctif de défense de l’âme contre la souffrance étrangère ».
Isabelle Tilmant continue : « Souvent, les personnes essaient de quantifier la grandeur du deuil, comme s’il y avait des deuils plus importants que d’autres ». Or, « un deuil, c’est un deuil », « il n’y a pas à quantifier ce qui serait un deuil plus grave qu’un autre ». Plutôt, « ce qui vient marquer l’intensité d’un deuil, c’est l’intensité de l’investissement » qui avait été fait. Une femme « qui avait investi cet enfant qui existait déjà pour elle » fait face à un gouffre.
« Dans le désir d’enfant, il y a le désir d’être aimé », mais aussi « le besoin d’aimer ». « La femme qui n’a pas d’enfant sent un trou dans son cœur et un trou dans sa vie ». Les rituels sont importants pour faire face au vide, à ce deuil « indicible et invisible ». Catherine-Emmanuelle Delisle raconte qu’elle a planté un arbre qu’elle et sa famille pourront voir grandir. Isabelle Tilmant en suggère d’autres :
• « écrire une lettre à cet enfant qui ne viendra pas », lui écrire « tout son amour », tout ce qu’on « avait rêvé pour lui », « toute sa douleur ».
• penser le ventre resté vide, « qui n’a pas pu s’arrondir », comme un « espace d’abondance », « tapissé de douceur, d’humanité », un espace habité par « l’enfant qui a révélé la femme à elle-même par sa non-venue » : « il est là cet enfant, depuis le moment où vous avez eu ce désir d’enfant » et « il a été encore bien plus présent quand vous avez souffert de son absence ».
• s’offrir un cadeau à soi-même « en tant que maman de cet enfant indicible ». Le cadeau peut être matériel ou bien symbolique, comme « aller se promener », « entendre et accueillir sa douleur » en refusant « d’aller à une fête de famille où la femme ne se sentirait pas à sa place », « se féliciter de tout le courage que cela représente d’être dans ce cheminement ».
Le deuil de maternité « transforme profondément à l’intérieur » : la femme va y rencontrer sa « propre force qu’elle ne soupçonnait pas » en accueillant l’injustice et en métamorphosant l’absence. « Elle ne sera plus jamais qui elle était quand elle était dans l’insouciance de penser qu’elle aurait un enfant », et ce qu’elle va devenir « n’aurait pas pu être si elle n’avait pas vécu cette épreuve de vie ». L’absence de l’enfant devient présence : « Cette présence est quelque chose qui accompagne une femme toute sa vie, peut-être encore plus qu’une femme qui est maman ». Dans le deuil de maternité, « ce qui émerge, c’est l’essentiel » : ce à quoi la femme aspire, « la pleine valeur de ce qui fait la vie », le courage « d’être soi », « la capacité d’être totalement vraie avec soi-même et avec l’autre ». « Pour être entièrement en présence avec l’autre, il a été nécessaire de traverser sa propre douleur en étant entièrement avec soi ». La douleur de la femme a été le « berceau de son humanité ».

Comme Pitite Chouquette, j’ai aujourd’hui envie de souhaiter une bonne fête à toutes les femmes, qu’elles soient mères ou non. Je souhaite aussi à celles pour qui ce dimanche 26 mai est une source de souffrance de se ménager une belle journée, loin du battage médiatique et commercial, des slogans normatifs et des publicités (dont le kitsch de certaines, voire le caractère sexiste, me consolent assurément de ne pas être fêtée ce jour-là).


Voici quelques ressources publiées sur le sujet de la fête des mères pour les femmes qui n’ont pas pu avoir d’enfants :
• L’article de Catherine-Emmanuelle Delisle « Comment se préparer en prévision de la fête des mères » et ceux d'Artemise « Fête des mères et le mal de mère ! ».
• Il y a également plusieurs articles en anglais écrits par Lisa Manterfield, Kathleen Guthrie Woods, Jody Day, Katy et Sarah Chamberlin.

Pour les personnes qui me liraient depuis Berlin, je voudrais également signaler que la thérapeute Pascale Chartrain est en train de mettre en place un groupe de soutien (« Jahresgruppe ») sur le thème du deuil de maternité (« Abschied vom Kinderwunsch ») dont la première séance aura lieu le 22 août 2019. Pour les intéressées, vous trouverez plus d’informations à ce sujet (en allemand) sur sa page Internet. Une belle initiative qui reste malheureusement encore rare.

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Léa

Ce que j'aime : la musique et le chant, les livres, les langues et les voyages, la montagne et plus généralement la nature, sans oublier les après-midis passés à cuisiner en écoutant la radio.

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